Comment le pouvoir religieux, allié à l’autorité civile, réussit à supprimer le premier journal de langue française au Canada.

À l’occasion du 350e anniversaire de l’arrivée des sulpiciens en Nouvelle-France, de nombreuses fêtes, cérémonies et célébrations eurent lieu pour commémorer cet évènement ainsi que les réalisations des Messieurs de Saint-Sulpice ; ces réalisations ne furent pas des moindres surtout dans le domaine de l’éducation. Un livre vient d’être publié chez Fides, intitulé Les Sulpiciens de Montréal : Une histoire de pouvoir et de discrétion, 1657-2007 ; curieusement, on n’y fait pas mention d’un épisode marquant de notre histoire ancienne, où le Supérieur du Collège de Montréal, Étienne Montgolfier (1712-1791), joua un rôle important quant à la suppression du premier journal au pays.

Refus humiliant du Supérieur de Paris

Un grand oublié de notre histoire post-Conquête est Fleury Mesplet (1734-1794), qui se distingua comme notre premier imprimeur et éditeur, comblant ainsi une lacune désolante, soit l’absence d’une imprimerie au pays. Les sulpiciens de Montréal avaient biententé à l’époque de la Nouvelle-France d’établir un atelier d’imprimerie, mais ce fut une fin de non-recevoir comme le montre la réponse adressée au Supérieur des sulpiciens de Montréal, François Vachon de Belmont, de la part du Supérieur de Paris, Louis Tronson :

« On a cru qu’il serait inutile de vous envoyer les caractères d’imprimerie que vous demandiez parce qu’on nous a dit que vous ne pourriez pas vous en servir et que les livres ne vous en apprendraient pas assez pour pouvoir réussir. »

Échec complet de Franklin à Montréal

Montréal fut occupé pendant près d’une année en 1775-1776 par les Américains, alors qu’ils avaient été repoussés à Québec ; Benjamin Franklin, alors âgé de 70 ans et accompagné d’une importante délégation officielle se rendit à Montréal au début de mai 1776.

Le but de cette délégation était d’inciter les Canadiens français à se ranger du côté des Américains afin de se débarrasser du joug britannique. Pour cela, Benjamin Franklin avait en sa possession une lettre en français du Congrès américain, lettre qui se voulait un plaidoyer pour la liberté. Celle-ci fut remise aux notables de Montréal, qui restèrent de glace.

Néanmoins, sachant qu’il n’y avait pas d’imprimeur à Montréal, Franklin avait convaincu Fleury Mesplet, né à Lyon, de venir avec la délégation américaine à Montréal avec tout son matériel d’imprimerie.

Franklin, découragé de l’attitude négative des seigneurs et du clergé, décida de revenir à Philadelphie après un séjour d’à peine deux semaines ; Mesplet lui, décida de rester, s’installant à Montréal en mai 1776. Mais aussitôt après, les Anglais reprirent le contrôle de la ville, et nommèrent Frederick Haldimand (1718-1791) gouverneur général du Canada ; celui-ci trouva que la présence d’un imprimeur à Montréal ne pouvait qu’être bénéfique pour ses habitants et laissa donc à Mesplet toute liberté d’exercer son métier.

Débuts difficiles de l’imprimerie

Fleury Mesplet obtint alors quelques contrats d’imprimerie, surtout des livres pieux tels que le Règlement de la confrérie de l’Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement et de la Bonne Mort, premier livre imprimé au Canada. En 1778, il décida de fonder une publication hebdomadaire appelée La Gazette littéraire de Montréal. Imbu des idées du Siècle des Lumières, Mesplet fit publier des articles des Encyclopédistes, des écrits de Voltaire, ainsi que des plaidoyers réclamant une plus grande liberté d’expression.

Mal accueillie par les autorités religieuses, La Gazette littéraire signa son arrêt de mort lorsqu’elle ouvrit une tribune aux lecteurs où, sous des noms d’emprunt, certains étudiants du Collège de Montréal firent publier des lettres considérées séditieuses par le Supérieur du Collège. Après enquête, on identifia les « coupables » et ceux-ci furent mis illico à la porte du Collège.

Habitué à un ordre intégriste pré-Lumières en France, Monsieur Montgolfier s’allia au Seigneur Hertel de Rouville (1720- 1793), un juge qui avait ses entrées auprès du gouverneur, pour réclamer la fermeture de La Gazette littéraire. Initialement, Haldimand résista aux pressions conjuguées de ces deux notables, au nom de la liberté de presse chère aux Anglais, mais finit par céder, surtout après avoir reçu une lettre de Montgolfier en janvier 1779, où celui-ci réclamait la suppression du périodique.

Pressions cléricales victorieuses

L’éminent sulpicien, en plus de déplorer « les éloges continuels à des auteurs impies », pria son Excellence le Gouverneur Haldimand de bien vouloir « mettre fin à cette licence soit en interdisant entièrement cette gazette soit en nommant à l’imprimeur un censeur de confiance, qui eût également à coeur les intérêts de la religion, de l’État et des bonnes moeurs ».

Le gouverneur répondit sans tarder à Monsieur Montgolfier pour l’assurer qu’il avait expressément défendu à Mesplet d’attaquer la religion ou le clergé tout en le priant de surveiller Mesplet et de l’avertir s’il s’écartait de la conduite qu’il lui avait imposée.

Finalement, le coup de grâce : en mai 1779, Hertel, sieur de Rouville, juge des plaidoyers, écrivit à son tour à Haldimand : « Nous croyons Monsieur que cet imprimeur met le comble à la mesure et se croit en droit de nous insulter et de braver le gouvernement sous la protection duquel nous avons l’honneur d’exercer de notre mieux. » En juin 1779, Haldimand fit arrêter Mesplet et son rédacteur Jautard, pour cause de « traitorous practices » et sans procès, les fit jeter dans un cachot de la ville de Québec.

La Gazette de Montréal

Pendant l’emprisonnement de Mesplet, qui dura trois années, son épouse continua tant bien que mal à diriger la seule imprimerie au Québec et à survivre en obtenant des contrats d’imprimerie de la part des communautés religieuses du Québec, y compris des sulpiciens de Montréal. La Gazette littéraire n’était plus, et il fallut attendre la libération de Mesplet pour qu’une autre publication, La Gazette de Montréal, y voie le jour en 1785.

Maintenant bilingue, elle était lue par les Anglais aussi bien que par les Canadiens français. La Gazette se trouva ainsi à l’abri de toute tentative de muselage de la part des ennemis de la liberté de presse, puisqu’on pouvait plus difficilement arrêter la publication d’un journal lu par les occupants. Ce journal devint unilingue anglais en 1794 à la mort de Mesplet, et fut rebaptisé The Gazette, qui continue d’être publié aujourd’hui.

 

Références

DE LAGRAVE, Jean-Paul. L’époque de Voltaire au Canada, L’Étincelle éditeur (1994).
LAPRES, Daniel. « Libres penseurs dans l‘histoire du Québec », Québec sceptique no 68, printemps 2009.

Tiré de Le Québec sceptique, no 75 (version PDF avec images)